Quatorze ans de colère et de distance : l’histoire du boycott des sœurs Williams à Indian Wells
Pendant plus d’une décennie, Serena Williams et Venus Williams ont refusé de jouer à Indian Wells. Retour sur leur boycott du tournoi, né d’une finale polémique en 2001.
Entre 2002 et 2014, ni Serena, ni Venus Williams, ne fouleront les courts du célèbre tournoi d’Indian Wells, référence absolue du calendrier.
La raison ? Des cris et propos racistes, dénoncés par leur père, Richard Williams, qui, au terme d’une édition 2001 particulièrement agitée, n’avait pas hésité à pointer du doigt l’attitude du public californien.
Retour donc sur l’histoire des sœurs Williams à Indian Wells, des débuts prometteurs à la controverse, jusqu’au pardon.
Venus et Serena brillent très jeunes à Indian Wells

Entraînées dès leur plus jeune âge par leur père, Richard Williams, Venus et Serena ne tardent pas à transformer des années de travail en succès précoces sur le circuit WTA.
Disputé en Californie, Indian Wells a presque des allures de tournoi à domicile pour les sœurs Williams, installées à Compton, à environ 200 kilomètres de là.
L’aînée, Venus, y débute en 1996, à seulement 16 ans. Dès sa deuxième participation, elle atteint les quarts de finale, puis les demi-finales en 1998. Absente lors des deux éditions suivantes, elle effectue son retour en 2001, une apparition qui sera la dernière avant de longues années.
Serena, de son côté, marque les esprits dès sa première présence dans le tableau principal. À 17 ans, un mois seulement après avoir décroché son premier titre sur le circuit en février 1999, elle s’offre à Indian Wells son premier grand trophée.
La finale prend alors des airs de passage de témoin : la cadette s’impose face à Steffi Graf (6-3, 3-6, 7-5), dans ce qui restera l’unique confrontation entre les deux championnes.
Deux ans plus tard, en 2001, Serena est de nouveau couronnée. Mais le contexte, lui, sera très différent du premier sacre.
2001 : LA FRACTURE AVEC LE PUBLIC D'INDIAN WELLS
Lors de l’édition 2001, les sœurs Williams ne sont plus de simples espoirs : ce sont déjà des championnes installées. À seulement 20 ans, Venus possède deux titres du Grand Chelem, conquis en 2000 à Wimbledon puis à l’US Open. Serena, elle, avait ouvert la voie un an plus tôt en triomphant à Flushing Meadows.
Mais si leur avenir semble radieux, leur domination naissante ne fait pas l’unanimité. Et leur père, Richard Williams, personnalité centrale et clivante, cristallise une partie des critiques.
Jusqu’aux quarts de finale à Indian Wells, rien ne laisse pourtant présager la tempête à venir. Serena, tête de série n°7, est la première à se hisser dans le dernier carré, surclassant la tenante du titre Lindsay Davenport (6-1, 6-2).
Le scénario que tout le monde anticipe alors prend forme : si Venus s’impose face à Elena Dementieva, une demi-finale explosive entre les deux sœurs aura lieu. La Russe est rapidement écartée (6-0, 6-3). L’affiche tant attendue est désormais programmée.
Une demi-finale « arrangée » à Wimbledon l’année précédente ?
À la veille de ce choc, une vieille rumeur refait surface : celle d’une demi-finale prétendument arrangée entre les deux sœurs à Wimbledon, en 2000. Ce jour-là, Venus s’était imposée 6-2, 7-6, signant sa quatrième victoire en cinq confrontations face à Serena.
Pourquoi ces soupçons ? Parce que depuis leurs débuts sur le circuit professionnel, les Williams disputent rarement les mêmes tournois hors Grand Chelem. Leurs calendriers sont différents, afin de limiter leurs confrontations.
La rumeur prend de l’ampleur après la publication d’un article du National Enquirer, affirmant s’appuyer sur le témoignage d’un proche de la famille. L’enquête est publiée en plein Indian Wells et relance les insinuations autour du match de Wimbledon.
« Je pense que Richard décidera de la gagnante »

Puis, Elena Dementieva, après sa défaite contre Venus, en rajoute une couche lors de sa conférence de presse. Des propos qui, sans qu’elle ne le sache, vont déclencher par la suite un boycott historique.
Journaliste : « Un pronostic pour le match de demain entre les soeurs Williams ? »
Dementieva : « Je ne sais pas ce que Richard en pense. Je pense qu’il décidera de qui gagne demain. »
Journaliste : « Vous avez le sentiment qu’il décide ? »
Dementieva : « Oui, parce que je me souviens de leur match à Lipton (ancien sponsor du tournoi de Miami). Si vous l’avez vu, c’était tellement amusant. »
Il n’en faudra pas plus pour que la demi-finale entre dans la polémique. Mais au moment où Dementieva s’exprime, personne ne sait encore que ce match n’aura jamais lieu.
Le forfait de la controverse
4 minutes avant le match tant attendu, la nouvelle tombe. Venus Williams ne se présentera pas sur le court. La raison officielle ? Une tendinite au genou. Un forfait, comme on l’appelle dans le jargon, « à la dernière minute », qui doit normalement être annoncé au moins une demi-heure avant le début des hostilités.
Ce forfait changera la face du tournoi, mais aussi la relation des Williams avec Indian Wells. Le public, mécontent, réclame un remboursement des billets. Le directeur du tournoi de l’époque, Charlie Pasarell, regrette une décision qui a pris tout le monde de court.
« J’aurais aimé qu’elle aille sur le court et qu’elle tente sa chance. Cela nuit davantage au tennis dans son ensemble que le tournoi en lui-même. »
Bien sûr, ces éléments ne font qu’alimenter les soupçons d’arrangements entre les deux sœurs. Après avoir prétendument laissé l’avantage à son aînée à Wimbledon ou à Miami, Serena aurait cette fois bénéficié des décisions de son père et entraîneur, Richard.
« Si mon père décidait, il n’y aurait pas 4-1 en faveur de Venus »

L’intéressée se présente en conférence de presse quelques minutes plus tard, et se retrouve obligée de répondre aux accusations de match arrangé, ainsi qu’aux déclarations de Dementieva :
« Chacun pense ce qu’il veut. Chacun se fait sa propre opinion. C’est comme ça que les rumeurs naissent. Je n’ai pas à me justifier. Mais j’imagine que les rumeurs sont plus intéressantes que la vérité. »
Serena, quant à elle, n’hésite pas à évoquer le bilan de leurs face-à-face pour faire taire les rumeurs :
« Nous sommes des compétitrices et nous entrons toujours sur le court pour se battre. Cela a toujours été comme ça. Je pense que si mon père décidait, peut-être que Venus ne mènerait pas 4-1, mais qu’il y aurait plutôt 3-3. »
« La WTA n'a constaté aucun élément d'arrangement »
La blessure de Venus, soudaine, ne convainc quasiment personne. Ainsi, nombreux sont ceux qui considèrent qu’elle a laissé sa sœur se qualifier pour la finale.
Et les réactions de Richard Williams, contacté par différents médias pour expliquer le forfait de sa fille, ne font que jeter de l’huile sur le feu.
Un brin provocateur, il répond de la manière suivante au Los Angeles Times : « Je ne suis pas Dieu », avant de raccrocher le téléphone. Puis, même son de cloche envers l’agence de presse Reuters : « A partir de maintenant, je ne parle pas anglais. Je ne parle pas anglais. »
La WTA, de son côté, tente de mettre un point final à ces rumeurs : « Le circuit est au courant des accusations qui circulent au sujet des confrontations directes entre Venus et Serena Williams. Nous n’avons constaté aucun élément permettant d’étayer ces affirmations, et les deux joueuses les ont formellement démenties. »
Le poing levé de Richard
Moins de 24 heures après ce « drama » familial, Serena Williams se présente sur le court pour affronter Kim Clijsters, tête de série n°14, lors de la finale. Nous sommes le samedi 17 mars 2001, et ce sera la dernière apparition de la fratrie Williams sur le court d’Indian Wells, pendant pratiquement quinze ans.
Pour soutenir Serena, Richard et Venus sont présents en tribunes. Le public, lui n’a pas pardonné le forfait de la demi-finale. Tandis que les deux protagonistes descendent les marches des tribunes pour rejoindre leur box, les spectateurs les aperçoivent sur le grand écran et les sifflent copieusement.
Et tel un geste de rébellion, visiblement touché par les sifflets de ces 15 000 spectateurs, Richard brandit un poing levé. Un geste qui fera date, et marque en quelque sorte la rupture du clan Williams avec le public californien.
Venus, elle, n’a pas de blessure apparente. Aucun bandage, aucun signe d’une douleur ou tendinite de la sorte au genou.
« J’ai prié Dieu de m’aider à être forte »
Au moment de l’entrée sur le court de Serena, la réaction est la même. Tout au long du premier set, ses fautes directes et ses services manqués seront applaudis par la foule. Elle perd la première manche, mais ne compte pas lâcher prise pour autant.
A 19 ans, et avec le public contre elle, elle parvient à renverser la situation pour s’imposer 4-6, 6-4, 6-2. Une victoire au caractère, un deuxième titre à Indian Wells et un message envoyé à ceux qui l’ont hué tout au long du match.
« Au début, évidemment, je n’étais pas contente. Je ne pense pas que, mentalement, j’étais prête pour ça. Honnêtement, à un changement de côté, j’ai prié Dieu de m’aider à être forte, pas même à gagner, simplement à être forte, à ne pas écouter la foule. »
Aujourd’hui, j’ai remporté une grande bataille mentale. Je pense seulement qu’une championne peut s’en sortir… Combien de personnes connaissez-vous qui iraient huer une jeune fille de 19 ans ? Franchement, je ne suis qu’une enfant. »
Clijsters, dans la défaite, fera preuve d’une grande classe : « C’est une personne très gentille. Ce n’est pas au public de lui mettre la pression. »
NEUF JOURS PLUS TARD, LES ACCUSATIONS
Si la tension était redescendue d’un cran à l’entame du tournoi de Miami, où Venus et Serena Williams sont bien présentes, c’est Richard, leur père, qui va défrayer la chronique dans une interview accordée à USA Today.
« Quand Venus et moi descendions les marches des tribunes pour rejoindre nos sièges, des gens m’ont appelé ‘negro’. Quelqu’un a dit : ‘J’aimerais qu’on soit en 1975, on t’écorcherait vif’. Pour moi, Indian Wells fait honte à l’Amérique. »
Voilà « l’affaire Williams » relancée. Il n’en faudra pas plus pour que les journalistes monopolisent le sujet lors des conférences de presse des Williams à Miami. Les deux joueuses se rangent du côté de leur père.
« J’ai entendu ce qu’il a entendu »
Venus : « Je n’ai pas vu l’article, je ne lis pas les journaux durant les tournois. Mais je ne pense pas que parler de racisme est absurde. »
Journaliste : « Qu’avez-vous entendu ? Avez-vous entendu le même genre de choses ? Pensez-vous que les sifflets étaient motivés par le racisme ? »
Venus : « J’ai entendu ce qu’il a entendu. Je pense que vous savez ce qui a été dit. Et vous le savez très bien. Mais c’est redondant. Cela s’est passé il y a dix jours. Peu importe ce qui s’est passé, je ne peux pas le changer. Je ne peux rien y faire. »
De son côté, Serena n’a pas plus de précisions sur les faits : « Je suis ravie que mon père ne m’en ait pas parlé sur le moment, parce que j’aurais été un peu plus touchée. Mais je ne sais pas, je ne me souviens de rien. »
Une mauvaise blague de Dementieva

L’idée d’un boycott s’impose alors progressivement dans l’esprit des deux sœurs. L’affaire ne sera jamais réellement éclaircie, mais pour la famille Williams, le mal est fait. Leur réponse sera simple : boycotter le tournoi pendant de longues années.
Serena sera la première à annoncer qu’elle ne souhaite plus remettre les pieds en Californie.
« Je ne jouerai pas à Indian Wells. Il m’est arrivé là-bas des choses extrêmement marquantes dans ma vie. J’ai donc dit à Larry Scott (patron de la WTA à l’époque) qu’il s’y était passé des choses qui, selon lui aussi, n’auraient jamais dû arriver, surtout à moi en tant qu’Afro-Américaine. »
Le plus surprenant dans cette affaire ? Tout serait parti d’une « blague », comme l’expliquera plus tard Elena Dementieva à Miami. Interrogée quelques jours après la finale, la Russe assure qu’elle plaisantait simplement et que l’histoire a ensuite pris des proportions démesurées.
Insensibles au changement de direction
Blague ou pas, le clan Williams ferme définitivement la porte d’Indian Wells. Pendant quatorze années consécutives, les deux sœurs refusent de se rendre dans le désert californien, incapables de tourner la page de cette édition 2001.
Charlie Pasarell, directeur du tournoi jusqu’en 2009, tentera bien de renouer le dialogue, sans succès :
« Nous avons déjà essayé de reprendre contact avec la famille Williams par le passé. C’est toujours la même chose. Nous aimerions beaucoup qu’elles reviennent ici. Ce qui s’est passé à l’époque était malheureux, et nous espérons qu’un jour elles reviendront. »
L’arrivée de Larry Ellison à la tête du tournoi ravive un temps l’espoir d’un retour. Mais il faudra encore patienter plusieurs années. Finalement, six ans plus tard, Serena Williams ouvrira la voie. Et Indian Wells pourra, enfin, tourner la page.
2015, LE GRAND RETOUR DE SERENA

Quatorze ans après les événements, Serena Williams n’est plus seulement une championne. C’est une légende du tennis féminin et une icône du sport dans son ensemble. Avant l’édition 2015 d’Indian Wells, elle a décroché à l’Open d’Australie le 19e Grand Chelem de sa carrière.
Contre toute attente, elle fait le choix de revenir en Californie. C’est dans une tribune publiée dans le New York Times qu’elle explique sa décision :
« Je vais retourner avec fierté à Indian Wells en 2015. Treize ans après, une éternité en tennis, les choses sont différentes. [...]
J'ai dit par le passé que je ne rejouerais jamais à Indian Wells, c'est quelque chose que je pensais vraiment, j'avais peur, que se passerait-il si je revenais et les gens me conspuaient à nouveau ?
Le cauchemar recommencerait. Indian Wells a été un tournoi important dans ma carrière et je fais partie de l'histoire de ce tournoi. Ensemble, nous pouvons écrire une fin différente. »
Venus reviendra un an plus tard
Ce retour, chargé d’émotion, débute par une victoire accrochée (7-5, 7-5) face à la 68e mondiale Monica Nicolescu. Très émue, Serena Williams apparaît même en larmes lors de son entrée sur le court, longuement ovationnée par le public californien.
Elle atteindra finalement les demi-finales, avant de déclarer forfait contre Simona Halep en raison d’une blessure au genou.
L’année suivante, Venus emboîtera le pas. Elle expliquera avoir été marquée par l’accueil réservé à sa sœur, suffisamment chaleureux pour la convaincre de revenir à son tour à Indian Wells.
Les deux sœurs ne remporteront plus jamais le tournoi. Elles s'y affronteront une ultime fois en 2018, pour une victoire de Venus 6-3, 6-4. Et cette fois, pas de polémique, ni de rumeur d'arrangement.
Mais l’essentiel est ailleurs : elles ont tourné la page et offert une conclusion plus apaisée à leur relation mouvementée avec le tournoi.
Tu aurais compris leurs réactions
En plus d’être accusé de mensonge sur une blessure et de remettre en doute l’intégrité d’un père
" la cadette s’impose face à Steffi Graf (6-3, 3-6, 7-5), dans ce qui restera l’unique confrontation entre les deux championnes."
Graf et Serena s étaient jouées qq semaines avant et c est Graf qui s était imposée sur un score similaire. Donc il n’y a pas un seul mais 2 duels entre les 2 légendes.