Rafael Nadal, Melbourne 2022 ou la victoire la plus inattendue de sa carrière
À l’aube de 2022, Rafael Nadal n’était plus sûr de pouvoir rejouer. Six mois plus tard, il signait l’un des plus grands retours de l’histoire du sport. Retour sur son triomphe à l'Open d'Australie.
En janvier 2022, à 35 ans, Rafael Nadal arrive à l’Open d’Australie sans repères et presque sans attentes.
Son année 2021 a été dévasté par les blessures, et le tournoi qui s’ouvre à Melbourne est historiquement le moins favorable de sa carrière.
Trois semaines plus tard, il soulève pourtant le trophée et devient le premier joueur de l’histoire à remporter 21 titres du Grand Chelem.
Cette enquête retrace ainsi le parcours historique de l'Espagnol, de son opération au pied en 2021 jusqu'à son triomphe sur la Rod Laver Arena de Melbourne.
Une carrière en danger

À l’automne 2021, Rafael Nadal ne sait plus s’il est encore un joueur de tennis professionnel.
Le diagnostic est ancien, mais ses conséquences sont devenues brutales.
Le syndrome de Müller-Weiss, une pathologie dégénérative du pied gauche qu’il traîne depuis le milieu des années 2000, affecte directement sa capacité à s’entraîner, à courir et à enchaîner les matchs.
Malgré le pessimisme des médecins, l'Espagnol se battra pour trouver des solutions (notamment des semelles créées spécifiquement pour soulager la position et le poids de son corps sur le pied).
Cependant, ces ajustements ne seront pas sans conséquences puisqu'ils créeront des compensations et de nombreuses blessures par la suite.
Et cette douleur, même avec un accompagnement personnalisé, ne pourra pas être constamment gérée, comme en 2021.
En 2021, Nadal dit stop
En effet, cette année-là, Nadal doit mettre fin à sa saison, et ce, malgré un calendrier aménagé (sept tournois disputés, dont 2 seulement sur dur).
Ainsi, il ne rejouera plus en compétition officielle après son élimination au troisième tour de Washington contre Lloyd Harris le 6 août 2021 (défaite 6-4, 1-6, 6-4).
Une décision importante qui lui fera manquer l'US Open, tournoi qu'il a remporté à quatre reprises (2010, 2013, 2017, 2019).
Quelques semaines auparavant, il avait déjà ressenti des signes inquiétants de douleurs lors de sa demi-finale légendaire à Roland-Garros face à Novak Djokovic (défaite 3-6, 6-3, 7-6, 6-2).

Un message émouvant
Ce choix obligatoire mais très difficile, Nadal décida de l'annoncer dans un message plein d'émotion diffusé sur ses réseaux sociaux.
« Sincèrement, je traverse une année où je souffre beaucoup plus du pied que je ne devrais.
Je vais tout faire pour retrouver la meilleure forme possible, continuer la compétition avec les objectifs qui me tiennent le plus à cœur.
Je suis convaincu que je peux y parvenir si mon pied guérit et, bien sûr, avec un important effort quotidien.
Je veux comprendre l’évolution de cette blessure, car elle n’est pas nouvelle. Elle est là depuis 2005 et elle m’a freiné dans ma carrière toutes ces années. Je suis prêt à faire ce qu’il faudra pour continuer à être compétitif.
Je vous promets de travailler dur pour tenter de continuer à profiter de ce sport, encore un certain temps », explique-t-il.
Des mots forts, qui témoignent du niveau de souffrance qu'avait atteint le roi de la terre battue. Car si Nadal a toujours composé avec la douleur, la perspective d'une fin de carrière n'a jamais été aussi proche.
Et l’intervention médicale subie à l’automne n’est pas une solution miracle, seulement une tentative de répit.
Pendant des semaines, son entraînement est irrégulier et soumis aux réactions de son pied. Certains jours, il peut frapper la balle une heure et d’autres, il doit s’arrêter au bout de quelques minutes.
Nadal le dira plus tard : « Il y a eu des moments où je ne savais pas si je pourrais rejouer au tennis. »
Dans ces conditions, Melbourne apparaît plus comme un test que comme un objectif.
Un premier test avant l'Open d'Australie
Nadal s’inscrit dans un premier temps à l’ATP 250 de Melbourne début janvier, sans savoir ce que son corps lui permettra de faire.
Il réussit à gagner des matchs, à retrouver un peu de rythme et même à s’offrir le tournoi (contre Cressy en finale : 7-6, 6-3).
Néanmoins, il reste prudent. « Chaque jour est une victoire », confiera-t-il plus tard.
À 35 ans, l’un des plus grands compétiteurs de l’histoire n’est plus dans la projection, mais dans la gestion de l’instant.
Un Open d’Australie sans Djokovic : un tournoi ouvert, mais pas favorable pour autant

L’édition 2022 s’ouvre dans un climat inédit. Novak Djokovic, neuf fois vainqueur à Melbourne, est expulsé du pays après l’annulation de son visa (le Serbe avait refusé de se faire vacciner contre le Covid-19).
Sportivement, son absence change tout. Le tournoi perd son favori naturel mais elle ne transforme pas Nadal en prétendant logique pour autant.
Car si Djokovic est absent, le tableau n’en devient pas plus simple. Daniil Medvedev, numéro 2 mondial, est devenu une valeur sûre (il a gagné l’US Open quelques mois auparavant).
Une génération en forme
Alexander Zverev, Stefanos Tsitsipas, Matteo Berrettini incarnent, eux aussi, une génération plus jeune et mieux adaptée aux surfaces rapides.
Tandis que Nadal, lui, arrive avec une seule certitude : son corps est une inconnue. De plus, l’Open d’Australie est historiquement son Grand Chelem le plus cruel.
Une seule victoire en 2009, plusieurs finales perdues (2012, 2014, 2017, 2019), souvent au terme de combats. Melbourne est donc un territoire de souffrance pour le Majorquin et non de confort.
Pourtant, en termes de matches gagnés, l’Open d’Australie est son 2e meilleur Majeur (derrière Roland Garros), mais celui qui lui réussit le moins en termes de titres.
Des premiers tours rassurants
Dès son premier match, Nadal adopte une posture prudente. Face à Marcos Giron, il ne cherche pas à imposer une intensité maximale. Il joue juste et n'essaye pas d'en faire trop.
Le score est net (6-1, 6-4, 6-2), mais l’essentiel est ailleurs : le pied tient et les déplacements paraissent fluides.
Contre Yannick Hanfmann au deuxième tour, même scénario (6-2, 6-3, 6-4). Nadal avance avec un niveau moyen qu’il lui permet sans problème de se défaire de ce genre d’adversaire.
Le premier test physique à Melbourne apparaît lors du troisième tour contre Karen Khachanov. Le Russe impose le jeu avec sa frappe lourde et pousse Nadal à lâcher un set.
Néanmoins, le joueur de 35 ans a su s'adapter quand il le fallait et s'impose (6-3, 6-2, 3-6, 6-1). Ce match confirme ainsi une chose essentielle : Nadal peut tenir sur la durée. Et à ce stade, c’est déjà une victoire pour lui.
Shapovalov : le match qui aurait dû mettre fin à son parcours

Le quart de finale face à Denis Shapovalov est le premier véritable carrefour du tournoi (il a éliminé Mannarino en trois sets en 8e : 7-6, 6-2, 6-2).
Nadal mène deux sets à zéro avant de voir le Canadien revenir. Le scénario, qui s'annonçait décidé, devient imprévisible, le tout sous une chaleur écrasante.
C'est pourquoi, Nadal ralentit volontairement le jeu et prend son temps pour casser le rythme. De son côté, Shapovalov s’agace et se disperse en protestant auprès de l'arbitre de chaise à de nombreuses reprises.
Au final, Nadal souffre physiquement, mais réussit à s'accrocher. Et lorsqu’il s’impose au cinquième set (6-3, 6-4, 4-6, 3-6, 6-3 en 4h08), il sait qu’il a franchit quelque chose d'important.
« Je ne sais pas comment j’ai fait pour gagner ce match. J’étais complètement détruit, puis j’ai eu un peu de chance au début du cinquième », a-t-il répondu à Jim Courier lors de l’interview sur le court.
Berrettini : son match le plus abouti
La demi-finale contre Matteo Berrettini est peut-être le match le plus abouti de son tournoi.
Face à un adversaire plus puissant, Nadal déploie une intelligence tactique remarquable. Il évite un duel de fond de court, multiplie les variations et utilise le slice à de nombreuses reprises pour neutraliser les coups de italien.
Cette victoire en quatre manches (6-3, 6-2, 3-6, 6-3) n’est pas spectaculaire, mais elle rassure Nadal avant une finale qui s'annonce très difficile.
« J’ai très bien joué dans les deux premiers sets. Il y avait longtemps que je n’avais pas aussi bien joué », affirme-t-il après la rencontre au micro de Jim Courier.
La finale : quand la logique s’effondre

En finale, face à Daniil Medvedev, tout les éléments étaient contre lui. Le Russe dominait les deux premiers sets en imposant un rythme infernal depuis le fond de court.
Nadal est acculé loin derrière sa ligne. Et à 6-2, 7-6 pour Medvedev, les probabilités de victoire de l’Espagnol sont quasi nulles (le Russe mène même 3-2, 0-40 sur le service de Nadal dans le troisième set).
Cependant, Nadal refuse de céder et ajuste son positionnement, monte davantage au filet et raccourcit les échanges. Medvedev, quant à lui, commence à douter et à s’agacer du public.
Enfin, dans le cinquième set, chaque point est un combat. Et lorsque Nadal conclut la manche 7-5 après 5 h 24 de jeu, lui-même n'en revient pas.
« Ce trophée restera à jamais dans mon cœur. C'est fou ! Il y a un mois et demi, je ne savais pas si je rejouerais. Et là, je soulève ce trophée.
Vous ne pouvez pas vous imaginer tout le travail qu'il a fallu accomplir pour y arriver.
C'est un des matchs qui m'a procuré le plus d'émotions dans ma carrière et le partager avec toi (en s'adressant à Daniil Medvedev), c'est un honneur », déclare-t-il lors de la remise des prix, relayé par Eurosport.
Pourquoi ce titre est le plus inattendu de sa carrière
Cette déclaration faite par Nadal illustre les mois si difficiles qu'il a traversé depuis son opération. Mais également l'aspect inédit de sa victoire.
En effet, jamais Nadal n’avait gagné un Grand Chelem dans un contexte aussi défavorable, en étant arrivé aussi incertain physiquement, avec une préparation aussi hachée et avec autant de doutes.
De plus, il n’avait jamais renversé une finale majeure après avoir perdu les deux premiers sets.
Une victoire qui dépasse le tennis
Ainsi, l’Open d’Australie 2022 n’est pas seulement le 21ᵉ Grand Chelem de Rafael Nadal.
Durant la quinzaine, le gaucher a défié son corps ainsi que la logique même du sport de haut niveau.
Et son fantastique parcours contribuera également à la première partie de saison tonitruante de l’Espagnol en 2022, qui enchaînera 21 victoires consécutives (de Melbourne à la finale d’Indian Wells perdue contre Fritz), en remportant notamment Acapulco.
Le tout, avant un titre, le dernier en Grand Chelem et à Roland-Garros, ainsi qu’une demi-finale à Wimbledon (forfait contre Kyrgios).
Une année historique qui restera à ce jour la dernière au plus haut niveau du joueur.